Pratiquer : tel est le maître mot. Trouver sa voie, son exercice. Rien ne peut tenir qui ne soit forme construite, puissance déployée. À force de patience, de silence, de répétition appliquée. Seule compte la lente germination, la surrection de la vie qui ne demande qu'à être accompagnée. Sans volontarisme. Sans violence. Mais au contraire dans la reprise toujours neuve d'une infinie douceur. Et qui pourtant se tient. Cela est pratique vitale, telle l'écoute toujours neuve de la parole pour certains. L'écriture poétique pour d'autres. Non pas exercice obsessionnel et obligé.

Ces cahiers sont aussi ceux de l'exercice - exercices du souffle, ainsi que je les avais intitulés -, ignorant alors tout de la voie qu'ils m'aideraient à découvrir : l'enfance de l'arbre, le zhan zhuang et ses postures, le renouvellement complet de mes conceptions du monde, le creusement continu d'un chemin de souffle et de vie. "Nourrir  sa vie", disent les Chinois. Eh bien j'ai trouvé, dans le prolongement de ces carnets, le lieu spirituel où nourrir ma vie, la pratique silencieuse engageant tout l'être dont ils se veulent désormais l'expression.

Accompagner "les transformations silencieuses", œuvrer à leur avènement, les favoriser par la prise en compte de tous les éléments du contexte : tout est relié. Avoir une vision claire des dynamiques à l'œuvre, des processus, des orientations qui conduisent vers le déploiement maximal de la vie. Faciliter en toutes choses la circulation du souffle. Repérer les points de blocage. Dénouer les tensions. Voilà une pratique s'appliquant à tous les champs de l'existence : de l'exercice spirituel personnel à la gestion des relations, comme à la conduite des groupes et des organisations, et jusqu'aux conceptions politiques. une manière de se sentir relié, une fois encore, à l'inépuisable métaphore de l'arbre.

Mêler prose et poésie : voilà une autre manière de décrire la voie, de la faire sentir. Sans fausse démonstration. Sans illusion de transmission simple, évidente, qui se contenterait du mental et dispenserait de passer par toute l'épaisseur du corps, de la matière, pour atteindre và une perception toujours plus fine du souffle, de l'esprit. Ainsi le fait la Bible, à longueur de pages et de prophètes, petits ou grands. Ainsi pratique la longue tradition millénaire du Tao. La poésie est dans le texte mais elle ne se laisse pas enfermer dans une forme. La forme se délie sans cesse, sans fin se renouvelle. Ainsi en est-il aussi de la Voie.

Tout ce qui doit être relié se trouve un jour. Il arrive que l'on se découvre sur le chemin comme celui qui doit permettre cette reconnaissance. À rendre possible ce qui doit advenir, nous devenons alors nous-mêmes "le chemin, la vérité, la vie", comme Jean le fait dire à Jésus dans son Évangile. Et voilà que toute la tradition occidentale s'est empressée d'objectiver cette parole, faisant du Christ lui même le seul chemin, la seule vérité, la seule vie que l'on ne pouvait rejoindre que par la médiation de l'Église institution, de ses dogmes et de ses rites. Et voilà perdue à jamais la voie de l'intériorité à laquelle pourtant le Jésus de Jean ne cesse d'inviter. "Vous ferez des choses encore plus grandes que moi..." Pourvu que, vous-même, vous deveniez voie, chemin, parole, à partir et vers ce qui ne cesse de vous engendrer à vous-même. Voilà ce retournement auquel convie l'Évangile : accueillir toute l'existence, la vie, la mort, comme la grande manifestation en nous de ce qui, dans la vie, ne cesse de passer la vie. Porosité au Souffle...

L'intérieur et l'extérieur communiquent. Comment avons-nous pu l'oublier ? À cause de toutes ses fixations mentales, de cette volonté effrénée de suivre la trace des causalités infinies, passant alors à côté de l'essentiel : que nous étions nous-même situé au cœur du processus que nous projetions cependant tout entier à l'extérieur de nous. L'oubli de la voie de l'intériorité que le Christ était venu manifester, et que l'Occident n'a cessé de refouler, tandis que l'Orient s'est toujours déployé de plain-pied avec elle. Cette voie qui aujourd'hui nous est redonnée, à mesure que notre pensée rationnelle se heurte de toute parts aux limites extérieures qu'elle a cru pouvoir reculer sans fin, oubliant que c'est à l'intérieur de l'homme, seul, que réside l'illimité.

Dans le langage, et dans le silence qui est au cœur du langage, se tient la capacité pour l'homme de se surpasser sans fin. Pourvu qu'il ne fixe pas les mots dans leur gangue de fausse objectivité. Car les mots ne sont pas des choses, des objets que l'on puisse délimiter : ce sont des espaces ouverts, des puits sans fond qui communiquent entre eux, et nous emportent bien souvent au-delà du lieu où nous aurions voulu aller. Entre-eux il y a ces blancs, ces coupures, qui donnent son rythme à la parole, sa force au poème. Eux aussi, il faut les pratiquer longtemps afin de leur laisser l'espace suffisant pour nous ouvrir la voie.

Toute rencontre doit rester "passagère du silence" (Fabienne Verdier). On doit sentir, du début à la fin, le souffle passer en elle. Lorsque le souffle cesse, la relation est morte. Dussions-nous rester côte à côte jusqu'à la fin du monde. C'est pourquoi rien n'est plus important que de soigner les interstices, de remonter les bras morts du fleuve, de retrouver les ramifications à partir desquelles le courant de la vie s'est interrompu. Ce qui est appelé à durer se renouvelle sans cesse de lui-même, pourvu que nous soyons attentifs à laisser circuler en lui le souffle de la vie. Là où la vie s'est interrompue, où le soleil de la mort a triomphé, réside parfois la principale ouverture au puissant courant de vie qu'il nous revient d'accueillir, d'autoriser à se déployer. C'est toujours le cas d'un amour indicible, privé soudain de son accomplissement : il ne cessera de renaître comme un trésor sans fond qu'il nous revient de mettre au jour. Au lieu de la blessure pourront pousser des ailes.

 

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Jean Lavoué : La voie libre de l'intériorité 

 

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Voilà un livre qui bouscule bien des convictions sur la foi, sur Dieu et sur le christianisme. Il ne s’adresse pas qu’aux « croyants ». Il intéressera, aussi, ceux qui font « confession » d’athéisme, d’agnosticisme, ou, tout simplement, d’indifférence par rapport aux religions. Et qu’une approche nouvelle – et décapante – du christianisme peut concerner.

 

Son auteur, Jean Lavoué (57 ans), est Breton. Il a écrit sur des auteurs bretons : Lamennais, Perros, Sulivan, Grall (*), dont il apprécie le parcours « dans les marges ». Jean Lavoué dirige une association d’action sociale dans le Morbihan. Sa pensée se nourrit du message des Evangiles et aussi de tous ceux qui ont exploré les voies d’un christianisme dépoussiéré – de rupture, « d’exode » -, loin de l’état de chrétienté, comme l’ont fait, en leur temps, Jean Sulivan, Dietrich Bonhoeffer ou les plus grands mystiques à l’image de Maître Eckhart. Sa pensée se nourrit aussi des apports de la psychanalyse ainsi que des spiritualités d’Orient, notamment de Chine, en particulier dans leurs expressions corporelles.

 

Que nous dit au fond Jean Lavoué ? Qu’il faut en finir avec la métaphysique du dualisme et du rationalisme (hérités de la pensée grecque et du droit romain), qui font de Dieu un être extérieur à notre être le plus profond. C’est en nous, estime l’auteur, que Dieu se révèle. A travers ce que Jean Lavoué appelle « le souffle ». Il invite donc chacun à cultiver son intériorité, autrement dit cette flamme spirituelle qui l’habite. Car cette intériorité est, selon lui, la voie royale d’accès au désir, au mieux être, à l’amour, à la vie révélée dans son intensité. En soi et avec les autres. Une voie de l’intériorité que « le Christ était venu manifester et que l’Occident n’a cessé de refouler, tandis que l’Orient s’est toujours déployé de plain-pied avec elle ».

 

Pas question, pour autant, de faire du syncrétisme. « Dans le grand orchestre des sagesses, des spiritualités, il revient à chacun de trouver son instrument », écrit Jean Lavoué. Pour sa part, il puise inlassablement dans le creuset évangélique (à la manière de Bernard Feillet, Maurice Bellet et beaucoup d’autres…) même s’il ne néglige pas, loin s’en faut, les sagesses d’Orient, comme l’avait fait en son temps Jean Sulivan dans l’ashram indien du Breton Henri Le Saux.

  

Jean Lavoué nous parle donc d’un Dieu qui « se laisse sourdre du dedans » ou d’un « Christ toujours à naître », d’un Dieu « qui n’est pas à chercher au-dehors » car « il est au-dedans, dans ce vaste puits des silences qui nous alimentent en eau pure ». D’où son appel à laisser croître en soi le germe d’un tel silence.

 « Chrétien ayant renoncé, une bonne fois pour toutes, à rester là à regarder le ciel », Jean Lavoué mise sur la pertinence des « petits groupes nomades, éphémères et fidèles », prêts à « avancer dans les brèches », pour faire émerger une nouvelle intelligence du christianisme, loin de « la classe sacerdotale » dont « Jésus annonçait la dispersion avec la destruction du Temple ». Au point de parler, à la suite de Etty Hillesum, d’un « Dieu, non pas venu pour nous sauver, mais à sauver au plus intime de soi ». Car « Dieu, c’est l’homme qui le fait advenir », dit Jean Lavoué. Une voie royale, selon lui (c’est bien le sens du « Royaume » annoncé), à emprunter à la suite des enseignements d’un Christ qui renvoyait chacun vers lui-même, « dans la joie d’être transformé, apaisé, réconcilié ».

 

                                                                                                                  Pierre TANGUY.

 

La voie libre de l’intériorité, Jean Lavoué, éditions Salvator, 220 pages, 19 euros.

 

 

 

(*) Sur Lamennais, Jean Lavoué a publié La prophétie de Féli, l’évangile social de Lamennais (Golias, 2011). J’y ai consacré une note de lecture en novembre 2011.

Sur Jean Sulivan, il a publié Jean Sulivan, je vous écris (Desclée de Brouwer, 2000) et Jean Sulivan, la voie nue de l’intériorité (Golias, 2011).

Sur Georges Perros, Perros, Bretagne fraternelle (L’Ancolie, 2004).

Sur Xavier Grall, il s’apprête publier Christ Blues, stèles pour Xavier Grall (Golias, 2012).

 

 

 

 

 On peut retrouver Jean Lavoué dans son blog L'enfance des arbres  que je recommande et qui est un lien ami de L'Atelier Métaphorique...

                                                                                       André Campos Rodriguez