Maud Amandier, Alice Chablis, Le déni. Enquête sur l’Église et l’égalité des sexes. Paris, Bayard, 2014. 393 p.

En se penchant sur son histoire, les auteurs s’emploient à dégager la structure idéologique sous-jacente à la vision de la femme propre au catholicisme. Cette vision repose sur des présupposés qui remontent aux sociétés anciennes de type patriarcal d’où la Bible est issue. L’interprétation traditionnelle du récit de la création d’Adam et Ève en est la parfaite illustration. S’y trouve affirmée la responsabilité de la première représentante du genre humain comme tentatrice et pécheresse, aussitôt chassée du paradis après sa faute. Cet épisode scelle pour les siècles à venir le destin des femmes qui, par vocation, seront appelées à se soumettre à la domination de l’homme. Saint Paul reprend cette anthropologie, aussi fruste que discriminatoire, sans la modifier. Les Pères de l’Église et Thomas d’Aquin au Moyen-âge entérineront et propageront cette image jamais remise en question de la femme.

En contrepartie, la figure de Marie, déclarée mère de Dieu au cours des premiers conciles, sera magnifiée. Elle sera perçue comme l’antidote à ce poison mortel du péché originel de nos premiers parents transmis comme un gène à leur descendance. Exaltée à cause de sa pureté, elle est honorée comme la vierge mère qui relèvera le niveau d’humanité des femmes à qui elle doit servir de modèle et d’inspiration. Grâce à elle, le péché est vaincu. Marie ne devra son élévation qu’à sa soumission, à son Fiat, liée à son acceptation de devenir la nouvelle mère de l’humanité. Voilà réaffirmée et corrigée la désobéissance de la première femme, bien qu’aucun bénéfice n’atteigne l’ensemble des femmes dont le statut, inférieur à l’homme, demeure inchangé.

Paradoxalement, le développement du culte marial est en lien avec cet abaissement de la femme. Le personnage de Marie  a revêtu dans l’histoire de l’Église une importance sans commune mesure avec sa présence et son rôle dans l’Évangile. Marie incarne un idéal de virginité issu non pas de l’Évangile, mais du  courant gnostique qui prône l’abstention du mariage et du stoïcisme qui exaltait l’esprit aux dépens du corps. Ce mépris de la chair et de la sexualité fait encore de la femme de nos jours dans l’Église une victime de ce regard pessimiste sur la condition humaine. Il engendre et fait perdurer la définition asymétrique des rôles de l’homme et de la femme : le pouvoir pour l’un et le service pour l’autre.

Ajoutant des pièces à ce dossier déjà lourd, les auteurs procèdent à l’analyse de quelques documents du magistère, depuis Pie IX jusqu’à François. On y retrouve la même vision étriquée qui se situe bien loin des aspirations de la femme contemporaine pour l’égalité fondée juridiquement sur les droits de la personne et non sur la différence entre les sexes. Les papes récents, Paul VI, Jean-Paul II et Benoît XVI, reproduisent de façon gênante pour nos contemporains ces clichés de service et de don de soi en complète contradiction avec l’importance au plan social, économique et culturel de la présence des femmes sur le marché du travail.

L’objectif poursuivi est non pas la création d’une théologie de la femme (déjà existante et si peu adaptée), mais la reconnaissance autre que biologique de son appartenance à l’humanité au même titre que pour l’homme. Certains croiront que le plaidoyer relève d’une idéologie féministe. À quoi on pourra répondre que la justice n’a pas de genre et que ce n’est pas travailler dans l’abstrait  que de dévoiler le mécanisme qui a permis à l’homme d’ostraciser ainsi la femme dans l’histoire de l’Église et de la société. La démonstration qui en est faite ici est rigoureuse et la vérité des textes du magistère vole en éclats : basée sur des formules et des présupposés d’un autre âge, cette attitude ne peut se réclamer de l’Évangile sans en faire une lecture sélective et biaisée.

Car cette réclamation se fonde sur l’attitude même de Jésus envers les femmes, faite d’ouverture et de respect, jamais condescendante. La figure de la Samaritaine se situe comme une référence dans la réflexion des auteurs. Elle est l’antithèse du portrait sexiste de la femme bien familier aux documents pontificaux. Même comportement à l’égard de Marthe et de Marie. On est loin de la surenchère des envolées lyriques pontificales banalisant et idéalisant tout à la fois l’état de sujétion de la femme dont les privilèges octroyés à Marie ne modifient en rien le statut. Au sein même du mariage, de sa maternité, la femme demeure inférieure à l’homme aux yeux des dirigeants et théologiens officiels de l’Église. Du moins, c’est la vocation que des hommes lui ont réservée, tout en gardant pour eux la parole et le pouvoir.

Ce livre est important par la profondeur de son propos et le regard critique posé sur la construction théologique traditionnelle entourant le rôle et la place de la femme dans l’histoire de l’Église. Le discours des autorités romaines a perdu ces derniers temps beaucoup de crédibilité avec la succession de prises de position basée sur une conception déphasée de la morale par rapport à notre époque. Chose certaine, il n’échappe plus à la critique et au débat. Les femmes ont entrepris de faire avancer les choses et elles ne reculeront certainement pas. Déjà, il est acquis, grâce à leurs recherches, que la théologie ne peut plus s’enseigner sans une profonde remise en question de la vision patriarcale de la femme entretenue par l’institution. Ce livre en souligne avec conviction la nécessité et l’urgence.
 

Raymond Légaré